20 avril 2018

JACQUES HIGELIN - BRIGITTE FONTAINE : Les encerclés - Bande originale du film de Christian Gion


Offert par Maman par correspondance en avril 2018
Réf : EP 1190 -- Édité par Disc'AZ en France en 1968
Support : 45 tours 17 cm
Titres : Cet enfant que je t'avais fait -/- Les encerclés -- Le roi de la naphtaline

Maman n'avait pas d'idée de cadeau pour mon anniversaire, et moi non plus. Alors je lui ai dit de me donner un billet pour que je m'achète un disque avec, pour changer.
Ça a pris quelques semaines, puis Higelin est mort, j'ai ressorti ma chronique de Remember, l'une des toutes premières de ce blog, il y a plus de douze ans. Après, j'ai fini par aller fouiner sur Discogs. L'an dernier, j'avais essayé de trouver un 45 tours de C'est normal, d'Areski et Fontaine. Je n'avais trouvé qu'une réédition de 1983, assez moche mais plutôt rare, en face B de Cet enfant que je t'avais fait. Cette fois-ci, j'ai fini par tomber sur ce disque qui a tout juste un demi-siècle, dont je ne soupçonnais pas du tout l'existence, avec trois titres extraits de la bande originale du film Les encerclés. Un disque sur lequel a été publié pour la première fois Cet enfant que je t'avais fait.
Ce n'était pas le but recherché, mais au bout du compte ça me plaît bien de dire que Maman m'a offert Cet enfant que je t'avais fait !
C'est une grande et belle chanson, un duo Jacques Higelin - Brigitte Fontaine, qui est surtout connue car elle figure sur l'album Brigitte Fontaine est... ? Folle, sorti un peu plus tard en 1968. Je n'ai pas le disque, mais j'ai bien l'impression qu'il n'y a aucune référence au film sur la pochette, mais il s'agit bien du même enregistrement.
Ce film était le premier réalisé par Christian Gion, qui a poursuivi son parcours plutôt dans la gaudriole, avec des vedettes comme Michel Galabru, Aldo Maccione, Bernard Blier ou Henri Guybet, et des titres comme C'est dur pour tout le monde, Le pion ou Le bourreau des cœurs. Pour Les encerclés, Christian Gion a réuni le trio Rufus-Higelin-Fontaine, qui venait de se faire remarquer au théâtre avec Maman j'ai peur, créé en 1964 à La Vieille Grille. Selon ce qui est mentionné dans le livre Saravah : C'est où l'horizon ? (1967-1977), le film a été tourné en 1967. Sa sortie était prévue initialement en juin 1968, juste après mai... Finalement, Les encerclés n'a été diffusé qu'en 1969 mais il semble bien que le disque est lui sorti comme prévu en 1968.
Je me demandais comment Cet enfant que je t'avais fait était présenté dans le film. Sauf que c'est une œuvre peu diffusée et aucun extrait n'est disponible en ligne. Mais Valérie Lehoux, la biographe d'Higelin, a pu le visionner grâce à un DVD qu'il lui avait offert, et elle explique dans le livre Je vis pas ma vie, je la rêve de Jacques Higelin et Valérie Lehoux (2015) qu'on y entend la chanson pendant une scène d'amour au bord de l'eau entre les personnages joués par Jacques Higelin et Brigitte Fontaine.
Cette chanson a une très belle mélodie, due à Jacques Higelin. Comme l'explique Benoît Mouchart dans Brigitte Fontaine : Intérieur / Extérieur, l'enregistrement s'est fait avec peu de moyens, et c'est aussi bien ainsi. Il y avait Higelin à la guitare, le producteur Jean-Claude Vannier à la flûte, et Bernard Lubat et Annie Vassiliu, de passage dans le studio, aux chœurs. Le tout a une ambiance très Chabada à la Francis Lai/Pierre Barouh ou à la Michel Legrand, et on entend ici en germe un son qui marquera les années 1970.
Mais, dans Cet enfant que je t'avais fait, ce qui a le plus marqué justement, ce sont les paroles de Brigitte Fontaine. Marquantes au point que, selon Benoît Mouchard, Higelin a beaucoup hésité avant d'accepter de les mettre en musique et de les chanter.
C'est un duo où les chanteurs s'expriment l'un après l'autre, mais ça ne constitue pas un dialogue. On a l'impression que les deux s'expriment en parallèle, sans s'entendre ("Que disiez-vous ?"), avec une certaine opposition (Il la tutoie, elle le voussoie. Il lui demande de se souvenir, elle ne semble même pas le (re)connaître). Ce n'est pas le thème unique de la chanson, mais en tout cas j'ai toujours eu le sentiment que l'homme faisait référence à un avortement.
Mais avant de dire plus de bêtises, je préfère laisser la parole à l'auteur elle-même, qui s'exprime ainsi à propos de cette chanson, toujours dans le livre de Benoît Mouchart :
"... ceux qui parlent d'incommunicabilité à propos de "Cet enfant que je t'avais fait" manquent d'humour : c'est typiquement le genre de chanson que j'avais écrite pour rigoler. C'était une blague ciselée avec soin, certes, mais une blague tout de même. Parfois, le public ne perçoit pas la plaisanterie et beaucoup de gens prennent au tragique des chansons qui étaient des gags dans mon esprit. Il est vrai que je déconne souvent avec un air sérieux, sans même m'en rendre compte car ça fait partie du jeu...".
Tragique, je ne sais pas, mais en tout cas comique n'est effectivement pas le terme que les auditeurs semblent associer d'emblée à cette chanson !
Outre la pochette plutôt réussie, qui reprend l'affiche du film, l'intérêt de mon 45 tours est qu'on y trouve en face B deux titres qui, je crois, n'ont jamais été réédités par ailleurs et ne sont pas disponibles en ligne (et, sachant  cela, ne comptez pas sur moi pour prendre la responsabilité de les y diffuser...). S'agissant d'une musique de film, je pensais/craignais que ces deux titres seraient des instrumentaux, mais non, ce sont deux chansons complètes (paroles de Brigitte Fontaine, musique et chant de Jacques Higelin) et parfaitement formées, où le piano tient un rôle important, dans un style musical finalement très proche du Higelin solo des années 1970.
Sans surprise, les paroles de Les encerclés, développent le thème principal du film, celui du refus pour des jeunes de suivre une ligne toute tracée pour leur vie, surtout si cette ligne les enferme :

"Encerclés, emmurés, enterrés
Nous sommes encerclés, encerclés
On nous a encerclés
J'espère que tu n'as pas perdu la clé
πR2
Pierre de, pierre de quoi
Pierre qui roule n'amasse pas mousse, pas mousse
La mousse de l'argent
La mousse de la crainte
La mousse du sommeil
La mousse de la mort
La mousse, la mousse
πR2
Nous roulerons hors de ce cercle
Comme la pierre, la pierre qui roule
Sans mousse, sans mousse."

Quand Le roi de la naphtaline démarre, j'ai presque l'impression que je vais entendre Je veux cette fille ! Il y est sûrement question d'un personnage qui veut "réussir" sa vie dans les affaires. On n'est pas si loin de que ça de Dutronc :

"Quand j's'rai le roi de la naphtaline
Quand j's'rai le prince du goudron
Quand j's'rai l'empereur de la farine
Quand j's'rai la terreur du nylon
Je cracherai sur les copains
Je jetterai tout mes mégots
Je mangerai des très grands pain
Je n'irai plus dans le métro
J'aurai un bel orchestre à corde
Dans ma baignoire en opaline
Je me promènerai dans ma Ford
Je me nourrirai de pralines"

Eh eh. Au bout du compte, voilà un très beau cadeau d'anniversaire, et un grand souvenir de Jacques Higelin et Brigitte Fontaine.
Cet enfant que je t'avais fait a eu suffisamment de succès pour que le duo passe plusieurs fois à la télé en 1969 et 1970, notamment dans Discorama, pour une version différente de celle du disque :


Jacques Higelin et Brigitte Fontaine, Cet enfant que je t'avais fait, dans l'émission Si l'amour m'était conté, le 2 juin 1969.


Jacques Higelin et Brigitte Fontaine, Cet enfant que je t'avais fait, en direct dans l'émission Discorama, le 30 mars 1970.


Jacques Higelin et Brigitte Fontaine, Cet enfant que je t'avais fait (extrait), en 1970, avec un commentaire de Brigitte Fontaine sur la chanson.

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